Les albums posthumes dans le hip-hop : analyse d’un phénomène

June 14, 2022
Hip-hop
Mehdi Ouahes
« Quand je ne serai plus, ne sortez pas d'albums posthumes ou de chansons portant mon nom. Ce n'étaient que des démos qui n'étaient pas destinées à être entendues par le public. »

Le tatouage de Anderson .Paak fait écho à une tendance majeure du paysage musical de ces dernières années : l'augmentation des albums posthumes, projets sortant après la mort de leur auteur.

Un phénomène où le hip-hop occupe malheureusement une place centrale : sur les 25 dernières années, ses artistes représentent plus de la moitié des albums solo classés numéro 1 parus à titre posthume. En effet, les disparitions récentes de grands noms du hip-hop contemporain, qui ont fait grand bruit et ont suscité une grande émotion, ont contribué à ces sorties posthumes. Ce sont des artistes qui étaient parfois les figures de proues d'un mouvement musical ou d'un nouveau style, tels Mac Miller, Pop Smoke, Juice WRLD, XXXtentacion ou Lil Peep, qui voient leurs travaux sortir après leurs morts, offrandes à des fanbases fidèles qui les suivent souvent depuis leurs débuts.

Les albums posthumes sont assez controversés et sont la source de débats houleux au sein de l'industrie musicale et sur les réseaux sociaux. Nous allons tenter de décrypter ce phénomène et ce qu'il implique comme enjeux pour la communauté hip-hop

Une aubaine pour le label...et pour les fans ?

Le concept d'album posthume existe depuis les années 1970 environ. Il a d'abord concerné des artistes folk et rock (Janice Joplin, Jim Croce, Jimi Hendrix). Le premier rappeur ayant fait l'objet d'un album après sa mort est Tupac Shakur, assassiné en 1996. Avec six albums sortis entre 1996 et 2006, soit plus que durant son vivant (4). A la même époque, Life After Death de Notorious B.I.G, enregistré deux semaines avant son assassinat, sort et connaît un succès instantané.

De nos jours encore un peu plus qu'à l'époque, les labels sont la force motrice derrière ces sorties. Avec les réseaux sociaux, la mort d’un artiste est très vite surmédiatisée et provoque un regain d’intérêt important pour sa musique. A titre d’exemple, la mort de Mac Miller a provoqué durant les jours suivants une augmentation de 970% de ses chiffres d’écoutes

Difficile donc de ne pas voir une opportunité économique énorme dans les albums posthumes. Et il faut dire que les résultats sont sans appel : dès le mois de sa sortie, en juillet 2020, Legends Never Die de Juice WRLD entre dans l'histoire. Sorti sept mois après le décès de l'artiste, l'album voit 5 de ses morceaux entrer dans le top 10 du classement Billboard en même temps, égalant un record détenu jusque là uniquement par Drake et les Beatles. 

Plus tôt cette année, en février, Pop Smoke était assassiné lors d’une attaque à main armée. Initialement promis à un avenir radieux, le jeune new-yorkais n’avait même pas eu le temps de finir son premier album, Shoot for the Stars, Aim for the Moon, qui sort à titre posthume en juillet. Il deviendra l'album le plus vendu de l'année 2021 avec l'équivalent de 948 000 ventes.

A send-off in style

Les labels présentent ces projets comme des cadeaux faits aux fans. Souvent le fruit de collaborations avec les ayants-droits (« estate » en anglais), groupe de personnes ou association qui supervise l'exploitation du catalogue et de l'image du défunt, les albums posthumes se présentent comme des complilations d'inédits, de remixes, de featurings jamais dévoilés, parfois des audios de l'artiste qui s'exprime ou s'adresse à ses fans. Des enregistrements retrouvés dans le studio personnel de l'artiste, chez ses proches et dans son catalogue personnel qu'on qualifie souvent de « vault » (coffre-fort)

Un album posthume peut constituer l'apothéose, le plus haut degré d'hommage pour le défunt artiste, une façon de le hisser au Panthéon. On a le sentiment que l'artiste est éternel, que sa voix résonne encore et que, dans un sens, il est toujours là. Ces projets peuvent susciter des émotions intenses, à l'image de Circles de Mac Miller, plongée dans les démons et les insécurités du rappeur et en même temps message d'espoir et de rédemption. Mac, qui n'a jamais caché ses problèmes d'addiction, laisse derrière lui un album cathartique qui sonne à présent comme un chant du cygne.

Ces albums nous donnent souvent un aperçu de ce que prévoyait l'artiste, de sa vision pour l'avenir, à l'image de Life after Death de Biggie qui nous apprend qu'il comptait former un super-groupe avec Jay-Z nommé « The Commission ».

Enfin, la sortie de ces albums est l'occasion d'un hommage plus symbolique. Les fans de toujours comme les nouveaux peuvent s'unir pour offrir un succès commercial à l'artiste qu'il n'a pas eu de son vivant. Une façon pour eux et pour les proches du défunt de faire leur deuil et de célébrer leur idole, de le faire connaître à un niveau plus « mainstream ».

 

Zoom in: No more Pop Smoke ?

Mike Dee, meilleur ami de Pop Smoke, a confirmé dans une interview qu’il n’y avait plus aucun morceau de Pop Smoke que le public n'avait pas déjà entendu. Toutes les tracks inachevées, les démos, les acapellas ont été utilisées dans les albums posthumes du rappeur. "À mon avis, au lieu de sortir les 30 morceaux, j'aurais attendu... jusqu'à maintenant, jusqu'à l'année prochaine. De cette façon, son nom restera vivant, au lieu de tout lâcher en une seule fois"

Il faut dire que les deux albums sont particulièrement longs. Ils totalisant chacun une heure d’écoute. Shoot for the Stars, Aim for the Moon compte dix-neuf morceaux et monte jusqu’à trente-six pour l’édition deluxe ! Faith atteint vingt morceaux au compteur pour la version originale et vingt-sept pour l’édition deluxe. Les couplets qui nous restaient ont aussi été intégrés dans les morceaux d’autres rappeurs (French Montana, Kid Cudi...) ou pour d'autres projets commela bande-son de Fast and Furious 9.

"Record company people are shady"

Les albums posthumes soulèvent des questions d’éthique importantes. Bien qu’ils aient un succès commercial certain, particulièrement lorsqu’ils sortent quelques temps après la mort de l’artiste, ces projets provoquent l’inconfort chez beaucoup de fans. L'annonce cette année d'un nouvel album de Juice WRLD paraît moins relever de l'hommage que de la « rentabilisation » des morceaux et de l'image du rappeur.

La production de l'album est une source de questionnements à chacune de ces sorties. De manière générale, même si la direction artistique est confiée à des proches, le résultat ne sera jamais celui que l’artiste aurait produit de son vivant. Si Juice WRLD était connu pour ses morceaux enregistrés en une prise et pour sa productivité en studio, d'autres sont des perfectionnistes retravaillant plusieurs dizaines de fois le même morceau. Produire ce genre album n'importe comment fait prendre le risque de ternir l'héritage de l'artiste. Les multiples albums posthumes de 2Pac ont à ce titre une place bien moins importante pour les fans que ceux réalisés de son vivant.

On ne peut pas savoir à quoi étaient destinés les a capella et autres morceaux que l’on trouve dans le « vault » (le coffre-fort). Des couplets sont inachevés, pas encore mixés…d’autres peuvent avoir été enregistrés « pour le fun » durant des sessions nocturnes entre artistes ou entre amis.

Certaines associations n’ont pas de sens, d’autres sont tout bonnement incohérentes. Le parfait exemple est « Falling Down », duo entre Lil Peep et XXXTentacion, symboles du « cloud rap » et de l’ « emo rap ». Les fans invétérés savent que Lil Peep ne s’entendait pas du tout avec « X » et n’aurait probablement jamais accepté de collaborer avec lui sur un morceau. De plus, le couplet de X a été enregistré de son vivant, mais après la mort de Peep, ce qui veut dire que ce dernier n’a même pas entendu la nouvelle version de « Falling Down » de son vivant. Les amis et la famille de Peep ont en toute logique désapprouvé ce morceau.

Le fait que les rappeurs décédés apparaissent sur les albums de rappeurs vivants est également source de controverse. Là encore, on ne peut pas savoir ce que le rappeur aurait pu faire sur le morceau. Musicalement parlant, la transposition d'un acapella sur une instru qui ne lui était pas destinée peut donner un résultat peu soigné et brouillon. Les couplets perdus des rappeurs décédés sont-ils en passe de devenir des marchandises que n'importe qui peut se payer ? La norme sera-t-elle de se payer ces featurings, comme l'a fait Drake avec un refrain de Michael Jackson (« Don't Matter to Me » sur l'album Scorpion en 2018), ou bien de payer pour être présent sur un album posthume ?

Les albums posthumes peuvent tellement manquer d'authenticité et de cohérence qu'ils ne seront pas considérés comme de « vrais » albums. Les fans d'Aaliyah ont à ce titre viement critiqué la sortie prochaine de Unstoppable, 4è album posthume de la chanteuse décédée en 2001. Beaucoup dénoncent une opération commerciale du label qui veut à tout prix rentabiliser le catalogue restant de l'artiste. Le même label qui n'a pas demandé l'autorisation de la famille avant de sortir ses albums sur les plateformes de streaming en août 2021.

Il semble qu'une complilation de titres achevés est possible, mais créer de toutes pièces un vértiable album cohérent relève quasiment de l'impossible.

Skins de XXXTentacion est un album considéré comme « oubliable » par les fans et par la critique, avec certains morceaux relevant clairement plus de la démo que du morceau achevé. Comble des morceaux « patchwork », on a droit à un son avec Lil Wayne qui appelle le défunt « Triple Extension », preuve (plus tard avouée par Wayne en interview) qu'il ne savait pas qui c'était.

Cela ne veut pas dire que tous les albums posthumes sont mauvais. Circles, album final de Mac Miller, a été très largement réalisé de son vivant. Le producteur, Jon Brion, a apporté les touches finales sur la base de ses conversations et de ses travaux avec Mac. Ce projet était voulu par l’artiste comme celui d’une fin de cycle, le marqueur de la fin d’une période spécifique de sa vie, emblème de son évolution en tant qu’artiste et en tant que personne. En lui accordant une sortie commerciale, les ayant-droits ont tenu à rendre un réel hommage au rappeur, qui voyait cet opus comme un complément de Swimming (2018). L’hommage est bien présent, et on est loin d’un album brouillon et incohérent.

De même, l'album One Of The Best Yet de Gang Starr sort 10 ans après la mort de Guru. Entièrement produit par son acolyte DJ Premier, sans doute l'une des personnes qui le connaissait le mieux, ce projet est totalement cohérent. Les artistes invités en featuring ont pour beaucoup connu Guru de son vivant, comme Talib Kweli, M.O.P. ou Q-Tip.

It's Tricky

L'histoire musicale de ces dernières décennies nous a monté qu'il est très dur de réussir un album posthume. Une multitude de conditions doit être réunie pour que le projet corresponde à ce qu'aurait voulu l'artiste, ce que veulent les ayants-droits et ce qu'attendent les fans.

De nos jours, en raison des sorties très fréquentes, les sorties posthumes n'ont plus l'effet d'un évènement majeur. L'héritage musical de beaucoup d'artistes semble constituer un actif comme un autre pour les labels, bien qu'il subsiste encore des exceptions et des projets très réussis.

Mehdi Ouahes

Grand fan de hip-hop depuis plus de dix ans, j'ai écrit plusieurs fois pour Backpackerz avant de co-fonder Not A Music Blog, où j'écris principalement sur le rap US, l'industrie musicale et ses grandes tendances.

Que ce soit le dernier album de Nas ou un obscur opus expérimental qui a 2 vues sur Soundloud, je reste à l'écoute des dernières sorties (entre deux sessions d'écoute de Channel Orange de Frank Ocean).

Merci de nous lire ! :)

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