Kendrick Lamar, de Compton à la Maison-Blanche interview avec Nicolas Rogès

January 26, 2022
Interviews
Mehdi Ouahes

En janvier 2021, nous avons eu la chance de pouvoir interviewer Nicolas Rogès, écrivain et journaliste musical spécialisé dans la soul et le hip-hop, auteur de Kendrick Lamar : de Compton à la Maison Blanche (Le Mot et Le Reste, 2020), première biographie française du rappeur de Compton.


  • Pour commencer, est-ce que tu peux nous parler de ton parcours, ce que tu fais et ce qui t'a amené à écrire sur le hip-hop mais aussi la musique en général.


J’ai commencé à écrire sur la musique au lycée, et j’ai continué quand j’étais en DUT. J’ai lancé un blog personnel, puis j’ai rejoint de plus grosses structures. Ce qui m’a donné envie d’écrire sur la musique c’est le fait que j’en parlais tout le temps autour de moi et que plein de gens en avaient un peu rien à foutre pour être honnête (rires). J’aime écrire depuis tout petit, donc c’était assez naturel. Je me suis dit que j’allais écrire sur la musique et que j’allais voir où ça allait me mener. De fil en aiguille, j’ai écrit de plus en plus d’articles, j’ai travaillé de plus en plus sur mon écriture, sur ma technique d’écoute etc…et ça m’a amené à travailler pour pas mal de sites et journaux.

En 2018, j’ai sorti mon premier bouquin sur la soul [Move on up. La soul en 100 disques, Le Mot et le Reste, 2018]. En 2020, j’ai sorti celui sur Kendrick et en parallèle, j’écris aussi des romans.




  • Qu’est-ce que ça fait de rédiger une biographie d’un artiste de son vivant, et qui plus est pendant qu’il est encore « au sommet » ? Quel sens ça revêt ?


C’est un peu particulier. Pour être tout à fait transparent, au début je ne voulais pas faire cette biographie lorsqu’on me l’a proposée. Je me suis dit que c’était bizarre de faire ça pour quelqu’un qui était encore en vie.

Ensuite, j’y ai réfléchi et me suis dit que dans mon livre, un de mes objectifs était d’essayer de donner des pistes d’écoute à des gens qui écoutent la musique de Kendrick – et il y en a beaucoup. Je pense que c’est quelqu’un qui dit beaucoup de choses sur le monde qui nous entoure.

Des fois, c’est dur de capter tout ce que le rappeur dit. Quand tu ne saisis pas tout ce que Kendrick Lamar dit, tu perds une grande partie de l’intérêt de sa musique parce qu’au-delà de la dimension musicale, c’est quelqu’un qui s’exprime beaucoup sur la société, sur le racisme, sur ce qu’il a vécu à Compton, sur les conséquences des politiques reaganiennes…

Je voulais vraiment qu’on puisse aller plus loin que la musique en écoutant Kendrick Lamar.

Un des autres objectifs était de donner des clés de lecture possibles pour ses futurs albums. Je serais super content à la sortie de son prochain album (cette année normalement) si quelqu’un me dise « Ah bah j’ai écouté le nouveau Kendrick et en fait, j’ai compris pourquoi il avait écrit cette chanson à ce moment-là grâce à ton livre, et j’ai compris qu’il l’avait écrit parce qu’il a vécu telle chose, parce qu’il a eu telle influence » !

Je pense qu’écrire sur des gens qui sont encore vivants c’est cool parce que c’est comme une manière de leur rendre hommage tant qu’ils sont encore là. On écrit seulement sur des gens qui sont morts récemment, comme MF DOOM il y a peu [décédé en octobre 2020, ndlr], et comme dans le cas de ce dernier on se rend compte qu’on en parlait plus beaucoup alors que c’est quelqu’un qui a une énorme influence sur beaucoup de personnes. On a tendance à oublier de rendre hommage aux gens tant qu’ils sont encore là. Donc je trouve que c’est pas mal de le faire via des livres. Et puis un livre permet de prendre son temps, de développer plein de sujets, donc c’est un exercice qui était assez excitant finalement.

Depuis que j’ai commencé à écrire sur la musique, mon objectif est de mettre en parallèle la musique et l’Histoire. Je trouve que lorsque tu comprends le contexte social et historique qu’il y a derrière la musique, et plus particulièrement le rap, la soul et le jazz, tu as un niveau de lecture plus actif.

C’est ce que j’ai voulu faire. Kendrick Lamar, c’est presque un prétexte pour parler de plein d’autres choses.


  • Le grand public connaît Kendrick par ses hits, « Bitch Don’t Kill My Vibe », « Swimming Pools », « Humble », peut-être plus pour les sonorités que pour les textes. La vision artistique complète de Kendrick, que l’on retrouve sur des projets commeTo Pimp a Butterfly, est moins bien connue. Comment est-ce que tu présenterais à des non-initiés le Kendrick Lamar que tu as connu en écrivant ce livre et en étudiant tous ses projets et en interviewant ses amis ?


Je le présenterais comme quelqu’un qui est, avant toute chose, attaché à sa ville natale de Compton [ville au Sud de Los Angeles], qui reste à ses yeux la chose la plus importante.

Je le présenterais comme quelqu’un de Compton. Parce qu’il y retourne tout le temps, parce que tous les gens que j’ai interviewé m’ont parlé de lui non pas en tant que rappeur, pas en tant qu’artiste, mais en tant qu’être humain et en tant que symbole pour la ville.

Une autre raison de le présenter ainsi tient au fait que, pendant très longtemps, la ville a été synonyme de beaucoup de choses négatives. Elle est toujours associée aux guerres de gangs, au trafic de drogue, à la violence, au meurtre, au taux d’homicide…

Kendrick Lamar prouve dans sa musique et dans sa posture que ce n’est pas parce que tu viens d’un environnement qui a été miné par des choses négatives que tu ne peux pas t’en extraire et faire des choses positives et devenir quelqu’un de célèbre, quelqu’un qui a de l’influence en ayant un discours positif et qui sort des clichés qu’on associe habituellement à Compton.

Il y a vraiment quelque chose derrière sa musique. Même si c’est quelqu’un qui a fait des gros bangers type « Humble » ou « DNA », c’est quelqu’un qui dépasse le cadre de la musique. 

C’est important de présenter Kendrick Lamar comme un être humain, quelqu’un qui est comme nous, avant d’être une très grande superstar. C’est comme ça qu’il a construit sa carrière. C’est quelqu’un qui a des travers, des angoisses. C’est aussi sa ville natale qui l’a poussé à être cet être humain là. Par exemple, dans le Compton des années 1980-1990 où il a grandi, il fallait faire attention à chaque coin de rue, donc il a gardé un côté paranoïaque.

Donc je pense que c’est essentiel de parler de Compton dès que tu parles de Kendrick Lamar.


  • La scène hip-hop de Los Angeles est principalement connue pour avoir popularisé le gangsta rap, à travers des artistes charismatiques, des styles uniques comme le g-funk...comment est-ce que Kendrick Lamar a pu se faire une place au milieu d’un style qui semble lui être opposé ? Quelle sera son influence sur les générations futures ?


A mon avis, il a réussi à se faire une place en s’éloignant justement du g-funk et du gangsta rap.

S’il avait fait une musique qui était encrée dans ce style-là, on aurait juste dit « c’est le nouveau The Game », Game vouant lui aussi un culte à NWA [N***** With Attitude, groupe légendaire et emblématique de Compton].

Je pense que les artistes s’inscrivent dans la durée en marquant leur différence dès le début, et c’est ce que Kendrick Lamar a fait dans sa musique. Il y a bien sûr des influences de Los Angeles et du g-funk, mais ça ne se résume pas du tout qu’à ça.

Dès ses débuts, il a compris que c’était important pour lui de se placer comme Kendrick Lamar, pas comme le nouveau protégé de Dr. Dre ou le nouveau rappeur de Compton. Je pense que ça déjà c’est une première chose.

Pour ce qui est de l’influence, Kendrick n’a pas une énorme influence musicale à mon avis. Mais je pense qu’il va avoir une influence en termes de discours et en termes de manière de se présenter. Encore une fois, il ne s’est jamais présenté comme un rappeur gangsta, violent ou quelqu’un qui a pris part à des activités de gang. Il s’est vraiment toujours présenté comme quelqu’un de vulnérable, et c’est courageux parce que dans la scène musicale de Compton, il n’y a pas eu vraiment beaucoup de place faite à la vulnérabilité, à des rappeurs qui parlaient de leurs peurs, de leur paranoïa. Kendrick l’a fait dès ses débuts, et ça a ouvert la voie à pas mal d’autres artistes de Los Angeles qui empruntent ce chemin aussi. Je pense à Boogie, un très bon rappeur qui vient de l’ouest de Compton et qui a accompagné Kendrick. Il parle tout le temps de la mort, mais pas du point de vue de celui qui a tiré sur des gens, mais du point de vue de celui qui a vécu les conséquences de cette violence. L’héritage de Kendrick est là.

L’autre influence qu’il peut avoir aussi, c’est qu’il a rappelé à tout le monde que le son de Los Angeles ne pouvait pas se résumer au gangsta rap et au g-funk. Kendrick Lamar fait appel au jazz par exemple, musique qui a été très présente dans la baie de Los Angeles. Il a montré que sa ville de Compton et la ville où il allait souvent, Los Angeles, faisaient partie d’un grand tout, et je pense que ça c’est quelque chose de particulier chez lui.


  • Pour ce livre, tu as pu te rendre à Compton. Tu as écrit ce livre, mais tu as aussi fait un reportage visuel sur l’Abcdr du son. Peux-tu nous parler de ce voyage ? Comment tu expliquerais Compton et son statut à un non-initié ?


J’ai voulu faire ce voyage car pour moi c’était très important de voir les choses dont parlait Kendrick. Et aussi de vraiment encrer ce livre dans une réalité. J’ai essayé de faire des textes un peu imagés comme lui, qui écrit ses albums comme des courts-métrages. Je voulais que ce livre soit – sans avoir la prétention d’arriver au millième de ce que Kendrick arrive à faire – un moyen de rendre hommage à la manière dont il raconte des histoires. C’est pour ça que j’ai voulu aller là-bas.

C’est un reportage que j’ai préparé très très longtemps. En amont, j’ai contacté je-ne-sais-combien de dizaines de personnes pour qu’ils me parlent de Kendrick et de Compton.  Au final, j’en ai rencontré une vingtaine à peu près, et ça a donné lieu à ce reportage qui a beaucoup de texte, mais aussi beaucoup de photos parce que je suis parti avec un photographe qui s’appelle Julien Cadena, et on est partis tous les deux là-bas pendant une semaine.

La chose dont on s’est rendus compte, et c’est comme ça que je décrirais Compton aux non-initiés, c’est que la bille a bien changé et est totalement différente de ce que nous, auditeurs français ou personnes qui vivons loin d’elle, peuvent penser en regardant les documentaires, les clips de gangsta rap, en lisant les articles. C’est une ville qui est beaucoup moins dangereuse qu’avant, une ville où il y a beaucoup d’initiatives positives qui se mettent en place, notamment sous l’impulsion de la nouvelle mairesse [Aya Brown, depuis 2013], sous l’impulsion des habitants qui font énormément de choses pour rénover des infrastructures, des routes, et surtout pour que les gens arrêtent de parler de Compton comme d’un coupe-gorge. Et ça c’est quelque chose qui est vraiment marqué là-bas.

On nous a d’ailleurs confié que si mon photographe et moi n’avions pas eu la bonne démarche, c’est-à-dire agir avec le plus de respect et de distance critique possible, personne ne se serait ouvert à nous. Ils n’auraient jamais laissé quelqu’un rentrer chez eux si c’était pour faire un reportage sensationnaliste, en mode « regardez les impacts de balle dans le mur…etc ».

L’objectif c’était de rendre hommage à ces gens-là qui sont hyper proactifs et qui se battent. Donc je dirais : ne regardez pas forcément ce qui s’est passé à Compton il y a 20-30 ans. La réalité est différente. Il faut se renseigner un peu plus et avoir du recul.


  • Quels sont les personnes qui ont le plus influencé Kendrick Lamar, musicalement comme humainement ?


Il faut savoir que c’est quasi-impossible de contacter TDE [Top Dawg Entertainment, label de Kendrick] en dehors des périodes de promotion. L’entourage proche de Kendrick est inatteignable.

J’ai interviewé quelques-uns de ses mentors, et ils m’ont dit qu’ils ont très vite compris que Kendrick avait quelque chose de particulier et qu’il devait être tenu à l’écart de tout ce qu’ils faisaient. Ils allaient le protéger pour qu’il devienne la superstar qu’il était censé devenir.

J’ai quand même eu la chance de rencontrer pas mal de gens qui l’ont influencé pendant son enfance et son adolescence. Pour moi, la personne qui a eu le plus d’impact sur lui – parmi celles que j’ai rencontrées - c’est Show Gudda, qui apparaît sur la pochette de To Pimp A Butterfly – celui qui a les dents du bonheur (rires).

J’ai pu l’interviewer : il m’a accueilli chez lui, dans sa maison à Compton, en présence de son frère, qui est sur fauteuil roulant depuis qu’il s’est fait tirer dessus. C’est l’un de ceux qui a voulu absolument protéger Kendrick et l’éloigner de toutes les activités de gang auxquelles il s’adonnait lui-même (braquages, etc…). Il a eu un impact énorme sur Kendrick.

C’est franchement l’une des rencontres qui m’a le plus marqué dans ma vie. Il ne cache pas du tout son passé sombre et ce qu’il a fait pendant cette période. C’est quelqu’un d’une gentillesse incroyable, qui est hyper généreux et qui rit tout le temps. Quand tu arrives, t’as forcément des a priori sur le fait que tu vas « interviewer un gangster », surtout quand tu arrives à Compton en tant que personne extérieure. J’ai finalement découvert quelqu’un de très positif, qui a envie de s’en sortir et de faire plein de choses pour sa ville.



La couverture de To Pimp A Butterfly (2015)


  • Ton livre englobe aussi toute une dimension sociale et économique : tu parles de l’histoire de Compton, du racisme aux Etats-Unis envers les afro-américains, la violence et l’absence d’issue… Quelle est la place de la condition des Noirs aux Etats-Unis dans la vie et la musique de Kendrick Lamar ?


Elle occupe une place centrale dans sa musique et dans la façon dont il se présente au monde. C’est un sujet essentiel, qui le préoccupe beaucoup et dont il parle constamment. Tout dans Kendrick Lamar a une dimension politique et revendicatrice. To Pimp a Butterfly est une exploration de ce qu’être Noir aux Etats-Unis veut dire. La pochette c’est exactement ça : c’est plein d’hommes Noirs, avec tous les clichés qu’on peut parfois leur attribuer. Ils ont des liasses de billets, des tatouages, un air effrayant…

Ce sujet est aussi présent dans DAMN., dont on peut penser qu’il est moins politique parce qu’il est moins ouvertement revendicateur. On le voit dans la façon dont l’album est construit, dans ses thèmes : savoir si on va vivre sa vie en suivant les Commandements de Dieu, en étant quelqu’un de bien et de droit. Ces questionnements sont ancrés dans ce que Kendrick Lamara vécu et ce qu’il a vu, et il se pose la question de savoir s'il est une bonne personne ou pas. Tout en lui reflète sa vision de ce que c’est d’être Noir aux Etats-Unis

C’est pour cela qu’il est devenu un aussi gros symbole. Ce qui est d'ailleurs paradoxal parce que Kendrick Lamar ne s’exprime jamais dans les médias là-dessus. En dehors des albums, il n’existe pas médiatiquement et pourtant, sa musique reste actuelle : [en 2020], quand George Floyd s’est fait assassiner par un policier, les manifestants diffusaient et chantaient « Alright » [morceau extrait de To Pimp A Butterfly]. Cela montre l'impact sociétal qu'a Kendrick Lamar !



  • Tu as écrit un livre intitulé La Soul en 100 disques. Je voudrais qu’on parle de l'influence du funk, de la soul et du blues sur le hip-hop. Ces musiques occupent une place importante dans le livre, à l’image de la place qu’elles occupent pour Kendrick et son univers musical. Peux-tu nous parler de cette influence qu’ont eu ces musiques sur le hip-hop en général et sur Kendrick en particulier ?


Elles ont une influence monstre sur la culture hip-hop parce que sans la funk, la soul, le blues et le jazz, il n’y aurait pas de hip-hop.

Le hip-hop a d’abord été du dee-jaying avant d’être du rap. Et ce que faisaient les DJ, c’était prendre des disques de funk, de reggae, de soul, les mixer et faire danser les gens dessus. Et ça, ça se retrouve aujourd’hui avec beaucoup de producteurs qui samplent encore ces genres musicaux, que ce soit les rythmes, les refrains... Un artiste comme James Brown est à la base de beaucoup de morceaux hip-hop, new-yorkais notamment. La musique afro-américaine a des racines dans le gospel et le blues et tout le reste est relié : pas de funk et de soul sans gospel, pas de rap sans la soul et le funk…Le hip-hop n’est que le dernier genre issu de cette famille de musiques.

Symboliquement, Kendrick Lamar tient son prénom d’Eddie Kendricks, le chanteur du groupe The Temptations [groupe de soul et de rythm and blues des années 1960], donc cette influence est déjà dans son nom ! 

Il ne se cache pas qu’il a été inspiré par James Brown, par Curtis Mayfield, par les Isleys Brothers, des artistes que ses parents écoutaient quand il était jeune. Kendrick a d’ailleurs invité Ronald Isley à travailler sur l’un de ses projets. Ce sont les mêmes artistes qui ont énormément influencé Dr. Dre, qui a en partie aidé à créer le g-funk, style qui a beaucoup influencé Compton et Kendrick Lamar. Tout est lié : tu ne peux pas parler de rap sans parler de soul et de funk.

C’est dommage que certains écrits dans le rap ne consacrent pas une partie aussi importante à ces musiques-là parce qu’au-delà de la musique, les rappeurs et rappeuses reprennent le discours, les combats que des artistes comme Aretha Franklin ou Roberta Flack ont entamé 30-40 ans avant eux, des figures qui sont très importantes et influentes. 

Influencé par ces grands artistes, Kendrick Lamar réussit à créer lui aussi des morceaux qui sont à la fois catchy, populaires et porteurs de messages, comme « Swimming Pools » [morceau qui traite des ravages de l'alcoolisme].


  • Kendrick Lamar, c’est aussi Top Dawg Entertainment, son label qui inclut notamment Jay Rock, ScHoolboy Q et Ab-Soul. Parle-nous de la stratégie du label et du rôle qu’il a joué dans le succès de Kendrick.


Dès le début, la stratégie de TDE était de faire la musique la plus authentique possible, c’est-à-dire originale et qui leur ressemble. Dans les premiers projets du label, les rappeurs posent sur une grande variété de productions et de styles. De cette façon, ils essayaient de déterminer ce qui correspondait le mieux à chacun. C’était une recherche d’identité.

Top Dawg, le patron, savait que, pour perdurer, il fallait être différent des autres. S’ils succombaient aux sirènes de ce qui « marchait » à ce moment-là, ils auraient peut-être eu un succès commercial rapide à court terme, mais au risque de disparaître sur la durée car ils se seraient cantonnés à quelque chose qui n’avait pas beaucoup de démarche artistique. La force du label, c’est d’avoir une vision sur le long terme depuis le début et de ne pas avoir fait de concessions, d’avoir pris son temps pour se développer tranquillement, sans trop de pression.

Actuellement, ils n’ont plus besoin de prouver quoi que ce soit. Au début, les artistes partageaient une identité commune, mais maintenant ils ont évolué, pris des trajectoires différentes dans leurs carrières. Leur objectif maintenant, c’est juste de faire de la musique qui leur plaît, différente de ce qu’ils ont fait avant, parce qu’ils essaient toujours de « se mettre en danger », de sortir de leur zone de confort, et je pense que c’est pour ça aussi que TDE est un label qui est aussi suivi actuellement.

Le label a joué un rôle plus qu’essentiel dans la carrière de Kendrick parce qu’il lui a justement donné un cadre : il l’a sorti des rues de Compton, il lui a donné une ligne directrice, du matériel audio et un studio pour enregistrer. Top Dawg est comme un deuxième père pour lui et pour tous les artistes de TDE. Kendrick Lamar ne serait pas Kendrick Lamar sans son label, sans cette structure familiale ;

Il y avait eu des rumeurs [fin 2020] selon lesquelles IL avait quitté TDE, mais je pense que ça n'arrivera pas. Même s'il ne cite plus trop son label et commence à faire des projets dans son coin avec sa propre plateforme qui reste assez obscure [« pg lang »], il restera affilié à TDE. C'est sa famille et on ne quitte pas sa famille comme ça !


  • Sur la base de tout ce que tu as récolté comme informations sur Kendrick et sur TDE, quels conseils donnerais-tu à des rappeurs qui veulent se lancer ou à quelqu'un qui veut lancer son propre label ?


Je n'ai pas la prétention de pouvoir donner des conseils car je ne m'y connais pas du tout dans le système de l'industrie du disque. Je pense que ce que TDE a montré, c'est qu'il ne faut pas avoir peur de tenter des choses. Il faut aussi avant tout faire de la musique que tu aimes et dont tu es content, que tu as envie d'entendre, avant de regarder ce qui se fait ailleurs. TDE avait fait des tentatives pour aller chercher des hits.

Quand tu prends Death Row Records, qui était un label très important et qui a influencé les artistes de TDE, c'est un label qui n'a pas duré très longtemps parce qu'ils n'avaient pas la vision à long terme que pouvait avoir Top Dawg. Ce qui a aidé TDE, c'est qu'ils ont pris leur temps.


  • En 2018, Kendrick Lamar a reçu le prix Pulitzer pour son album DAMN. Cette distinction récompense l’excellence dans le journalisme, la littérature ou la musique. Qu’est-ce qui a justifié ce choix selon toi et quelle est l’importance de cet évènement pour le hip-hop ?  


J’ai l’impression que l’attribution de ce prix Pulitzer est un peu un moyen pour cette Académie de s’excuser d’avoir complètement snobé le rap pendant des dizaines d’années. On a récompensé DAMN. pour tout ce qu’il dit sur l’Amérique. Certes, l’album dit beaucoup de choses, mais en termes de message, To Pimp A Butterfly est beaucoup plus direct, beaucoup plus franc. Mais c’est quand même cool qu’il l’ait eu ! C’est quelque chose de bien pour les gens qui n'écoutent pas forcément de rap. Dans le monde du rap, c’est un évènement qui n’a eu aucun impact.


  • Des artistes de Compton (pas forcément dans la musique) que tu recommandes de suivre, de soutenir ?


J'aurais aimé rencontrer plus d'artistes lors de mon voyage à Compton. Anthony Lee Pitmann, qui a réalisé la couverture du livre, est un artiste très talentueux et courageux que j'ai rencontré. Il est aussi une belle personne, très impliquée dans sa communauté et dans Compton en général. Anthony est queer, ce qui reste difficile dans un environnement comme Compton, même si beaucoup de choses ont changé au niveau des mentalités. C’est quelqu’un de très courageux. Ses fresques représentent souvent des gangsters ou des personnes assimilées à des gangsters, avec des bandanas rouges ou bleus.

Anthony Lee Pitmann, @anthnyxyz



  • What's next pour Kendrick? Quels seront les horizons, musicaux ou non, qu’il explorera ? What's next pour toi ?

Pour Kendrick, c'est une bonne question, tu peux lui demander, mais bon courage pour avoir une réponse ! (rires)

Je pense qu'il s'essaiera à quelque chose de différent par rapport à ce qu'il a fait avant, quelque chose qui prendra les gens par surprise, c'est ce qu'il cherche à faire. Il est décrit comme quelqu'un qui a besoin de se réinventer. On n'a pas du tout d'info, hormis les quelques images prises de lui en train de tourner un clip. On verra ! Des fois, même son label n'arrive pas à savoir ce qu'il fait !

De mon côté, je suis en train de travailler sur un roman, sur un grand projet de livre sur le rap français, des ateliers d'écriture pour les jeunes...plein de projets qui arrivent !


  • Ton top 3 des morceaux de Kendrick Lamar ? Trois morceaux  de Kendrick à écouter absolument ?


On m’a beaucoup posé cette question, et mon top change à chaque fois !

Il y a « Black Boy Fly », sur l'album good kid, m.A.A.d. City, qui résume bien sa posture, ce dont il avait peur et tout ce qu'il espérait à Compton. « u », sur To Pimp a Butterfly, qui est très prenant et parfois difficile à écouter. C'est brutal et sa voix change au cours du morceau. Et enfin, « FEAR. », sur Damn., où il décrit ce dont il a peur à différents stades de sa vie. C'est hyper bien écrit et assez minimaliste. Ce qui fait la force de Kendrick, c'est qu'il arrive à t'embarquer avec lui par la force de ses mots et de son flow.


  • Où est-ce qu’on peut te retrouver sur les réseaux sociaux ?


Je suis pas mal actif sur mon compte Twitter @NicolasRoges. J'ai aussi un un compte Instagram, @nicolasroges, ainsi qu'un site internet personnel : https://rogesnicolas.wixsite.com/auteur  

Nicolas Rogès (auteur de Kendrick Lamar) - Babelio


  • Nicolas Rogès, Kendrick Lamar. De Compton à la Maison-Blanche, Marseille, Le Mot et le Reste, 2020
  • Nicolas Rogès, Move on up. La soul en 100 disques, Marseille, Le Mot et le Reste, 2018


Mehdi Ouahes

Grand fan de hip-hop depuis plus de dix ans, j'ai écrit plusieurs fois pour Backpackerz avant de co-fonder Not A Music Blog, où j'écris principalement sur le rap US, l'industrie musicale et ses grandes tendances.

Que ce soit le dernier album de Nas ou un obscur opus expérimental qui a 2 vues sur Soundloud, je reste à l'écoute des dernières sorties (entre deux sessions d'écoute de Channel Orange de Frank Ocean).

Merci de nous lire ! :)

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